Démarches paysagistes et expériences urbaines
Pensées rédigées suite à une journée de conférence organisée au cours de mon année de diplôme à l'Ecole Nationale Supérieure du Paysage de Versailles en 2006... Le compte-rendu était à produire dans le cadre de la formation, les réflexions formulées à l'époque avaient l'impertinence d'une étudiante maladroite et un peu naïve, mais préfiguraient des convictions que j'affirme encore aujourd'hui...
Extraits choisis
"Le jeudi 19 octobre 2006 / Versailles
Introduit et animé par Jacques Sgard, paysagiste d.p.l.g. et enseignant ENSP.
Intervenants :
- Claude Eveno, urbaniste et écrivain « La malédiction du paysage »
- Marco Rampini, architecte (Adr architectes – Genève) « Construire, exécuter, réaliser »
- Tilman Latz, architecte-paysagiste (Latz und Partner – Allemagne) «Métamorphoses »
- Pascale Jacotot, architecte-paysagiste (agence Sequana Paysage – Dijon) « Du jardin à l’espace public, comment se fabrique l’espace partagé ? »
"C'est sous un intitulé assez général que commence cette année le cycle de conférences. Une sorte d’introduction pour inaugurer notre dernière ligne droite avant le diplôme.
Le ton est d’ailleurs donné dès la première intervention : Claude Eveno nous mets en garde contre « la malédiction du paysage » qui nous attends au sortir de l’école ! Il entend par là une sorte d’attitude à la mode, notamment chez les politiques, qui prétendent résoudre les problématiques d’aménagement urbain par la plantation en masse. La « solution verte » ferait consensus et on en oublierait que le paysage urbain passe aussi par « faire de la ville » : oser la minéralité, le vide, l’espace social pensé et construit pour la ville. Puis ce sont trois paysagistes européens qui viennent nous faire partager leur expérience : Marco Rampini, Tilman Latz et Pascale Jacotot. Chacun à leur manière, ils exposent leur relation au commanditaire et leur idée de la « concertation » dans la démarche de projet. Cette journée est aussi l’occasion de reformuler le concept de renouvellement urbain : quelle place pour l’ancienne fonction du site, quels nouveaux espaces et quels usages? Enfin, on peut distinguer chez ces trois intervenants des prises de position diverses en terme d’économie de moyens, concept important en rapport avec mon t.p.f.e [diplôme-ndr]. Autant que possible au cours de ce compte rendu, je tâcherai de reprendre les éléments de ce cycle de conférences qui peuvent nourrir la réflexion de mon projet de diplôme.
I - Projet et concertation (commanditaire, habitants…)
La relation aux commanditaires et la volonté de concertation ont été abordés par tous les intervenants. Ces aspects du projet me sont chers, et il est très profitable de voir comment des professionnels abordent le sujet.
Marco Rampini et Pascale Jacotot s’accordent pour dire que « le site du projet est souvent plus grand que celui donné par la commande ». De ce fait, il faut passer par une contestation, une relecture du cahier des charges, ce qui donne lieu à des échanges plus ou moins constructifs avec les commanditaires. Pour leurs projets respectifs à Bienne et à Lyon, Marco Rampini et Pascale Jacotot ont été au-delà de la demande du commanditaire. A l’occasion d’expo O2 à Bienne, M. Rampini a suggéré d’aménager plus que le Strandbad, une aire de baignade des années trente, en créant une zone de loisirs et activités en transition avec le centre urbain (strates, porosité des limites…). Aujourd’hui, des incertitudes politico-foncières empêchent la réalisation complète du projet : un grillage termine le site de la plage réhabilitée. Mais les élus affirment que tant qu’on ne « sait pas, on ne fait pas ». Le projet est gelé, mais aucune autre réalisation ne devrait prendre sa place et ruiner la réflexion d’ensemble, ce qui n’est pas si mal.
A Lyon, Pascale Jacotot devait réhabiliter un petit square urbain, au pied d’un grand ensemble (cité Langlet Santy). Réalisant que le problème dans ce quartier sensible ne tenait pas au nettoyage du jardin, elle imposa finalement une réhabilitation de l’ensemble du pied des tours : les circulations, les rapports d’échelle. On peut contester les choix formels de ce travail, mais la démarche est à saluer. Le principal intérêt est dans la recherche de concertation et de participation des habitants: travail avec les écoles et collèges (arts plastiques et histoire-géographie) pendant la construction du projet, questionnaire, participation des enfants du quartier à la réalisation du projet (mur des mains) et donc appropriation et respect du site.
Tilman Latz, lui, nous a fait part de ses expériences internationales. En effet, dans le cadre de ses réalisations à l’étranger (en France et en Italie), il avoue par exemple la nécessité de parler la langue du pays pour échanger efficacement avec les commanditaires, et les experts locaux. Il met ainsi en avant un facteur important de réussite du projet : l’adaptation.
Ceci montre bien la difficulté qu’il peut exister à concrétiser un projet : souvent enthousiasmant et pertinent, mais, par son ampleur, qui ne serait pas toujours réalisable. La connaissance des contraintes légales et techniques est indispensable. Et c’est dans une efficace relation au commanditaire, entre autres, que le projet peut finalement se concrétiser. Il peut utilement se compléter d’une ouverture réelle aux habitants (démarche participative). Le paysagiste ou l’urbaniste ne doit cependant pas se transformer en médiateur social ou en animateur de quartier. [ En médiateur du projet urbain et paysager, en revanche, oui! -ndr]
II - Notion de renouvellement urbain
Claude Eveno a ouvert la journée en essayant de susciter le débat autour des politiques de renouvellement urbain. En citant les espaces urbains de l’antiquité gréco-romaine et de l’Italie du Quattrocento, il a cherché à démontrer que notre époque oublie la relation entre espace urbain et démocratie, entre la place et « l’être ensemble », qui se concrétisait autrefois dans l’agora, ou sur la place publique de Florence. Aujourd’hui, il affirme que le paysage est devenu une idéologie, et que, singeant Haussmann et Alphand, les politiques l’utilisent à tord et à travers pour satisfaire les « besoins » de nature des citadins devenus anti-urbains. Il est clair que « faire du vert » n’a jamais été « faire du paysage », et il est vrai aussi que ce raccourci nuit à notre profession. Cependant je reste convaincue que la présence d’arbres et d’espaces verts, au sens de « green-belt » et de « greenways » héritées de F. L. Olmstead, est capable d’apporter une qualité de vie urbaine et de faire partie intégrante du projet urbain. La trame verte citadine structure l’espace au même titre que les autres trames (voirie, éclairage, eau). De plus, on sait que ces plantations fonctionnent comme des corridors et des réserves écologiques au sein de la ville, et, étant donné la croissance urbaine à laquelle nous faisons face aujourd’hui, il est inenvisageable de ne pas intégrer habilement ce volet dans la planification et le renouvellement urbain. Le postulat de Claude Eveno est donc faussement polémique dans le sens où le public auquel il s’adressait est au fait de la popularité de la « solution verte » chez les politiques, et travaille normalement à des solutions plus élaborées.
Le jardin de poche de Pascale Jacotot à Lyon est selon moi en plein dans ce que dénonce Claude Eveno. Si l’on en croit les photos présentées, ce site minuscule (forcément) a été rempli de plantes et de mobilier urbain, sans pour autant réussir à créer un « endroit », au sens un espace fréquenté. On est dans le décor, trop étriqué pour y entrer, trop exposé pour ressentir l’effet du jardin de poche de référence (New York), qui était lui minéral et où l’isolation était produite par le bruit de la fontaine.
Dans son projet pour la Turbinenplatz de Zurich, M. Rampini ose quand à lui le vide et la minéralité. Il y a bien çà et là des plantations de bouleaux et graminées et du mobilier urbain, mais dans l’ensemble, le parti pris est celui d’une place-dalle. En termes d’espace urbain, il semble que ce site fonctionne, car si on en croit les photos proposées, il rassemble différentes populations et usages (badauds, skaters, employés des bureaux voisins, population branchée le soir). Il est presque regrettable d’avoir cherché à donner après coup (en tout cas dans la présentation) une justification à l’esthétique de ce projet, alors qu’en soi c’est un espace utilisable, et cette seule caractéristique pourrait le justifier. Mais il est de bon ton de montrer que les choix plastiques d’un projet sont issus d’une attention au site. Un espace pourrait se concevoir uniquement sur des critères fonctionnels, et affirmer ce choix, à la manière du design industriel. C’est un peu le parti qu’avait pris le baron Haussmann, ouvrant de larges avenues continues plutôt pour contrôler les révoltes populaires et aérer les quartiers, et moins pour des raisons d’esthétisme de la ville.
Je passerai rapidement sur la position de Latz und Partner en ce qui concerne le renouvellement urbain. Je trouve admirable leur travail sur les friches industrielles de la Ruhr, et la façon dont ils parviennent à faire accepter l’usage de ces espaces hybrides par la population. Ces projets correspondent parfaitement à ce que recouvre pour moi le terme « renouvellement » urbain: une « métamorphose » qui ne passe donc pas par la table rase, et offre une nouvelle vision, un nouvel usage au cœur de la ville. Par contre, je suis relativement déçue que chacun de leurs projets nous ait été présenté comme un parc. Pourquoi utiliser ce mot systématiquement ? Par exemple, à Saint Chamont, il ne s’agit pas de parc urbain mais de réhabilitation de quartier. On tombe peut-être à nouveau ici dans le travers de la « solution verte », ou bien c’est une inexactitude linguistique, dans ce cas bien excusable.
Le renouvellement urbain est un des grands challenges actuels en matière d’urbanisme. C’est un sujet à aborder sérieusement, sans tomber dans la facilité (faire table rase, planter des arbres partout), ni le décoratif (jardin de poche).
III - Economie de moyens ?
L’économie des moyens à mettre en œuvre pour le projet est un concept que j’essaye d’appliquer à mon T.P.F.E. Dans cette recherche, on peut trouver une justification au projet. L’effort fourni à trier et recycler (pour finalement en « faire » le moins possible) dépasse dans ces cas-là la débauche d’idées ou l’ampleur de l’intervention (produire).
Ce qui n’exclut pas forcément les projets d’envergure puisque selon moi le projet de Latz und Partner à Duisburg Nord est de ces projets de grande taille qui auraient pu être beaucoup plus interventionniste, mais où l’effort a été fait de trier. Nettoyer et recycler le bâti, détruire le superflu et réutiliser les gravas, cette démarche est une philosophie applicable à toutes les échelles de projet.
C’est une attitude rarement partagée, au vu des énormes moyens déployés par exemple lors de la réalisation de la Turbinenplatz par Adr-Architectes à Zurich. La machinerie hydraulique est vraiment impressionnante et on se demande si un système plus simple n’aurait pas aussi bien fonctionné. Ceci étant, la trame en acier (rails) a astucieusement été utilisée pour le coulage des dalles en béton et pour la fixation sans coût supplémentaire des bornes anti stationnement.
A l’inverse, dans un petit espace où on aurait pu préserver du vide et profiter de l’échelle réduite pour une intervention minimaliste, le jardin de poche de Pascale Jacotot joue la surenchère. Tout les aspects du projet cherchaient la légèreté et deviennent par accumulation d’une lourdeur inadaptée au site: lianes végétales en hauteur, en fait tenues par des mats modèle-unique dessinés pour seulement trois exemplaires et dont la dimension anéanti l’espace, mise en lumière cherchant à faire un effet lucioles ou voute étoilée alors que l’intensité lumineuse alentours ruinerait n’importe quel projet, mobilier urbain alourdi par les grillage de protection des plantes grimpantes et les fixations mal intégrées des mats. Cela aurait pu être un projet d’une certaine préciosité, un petit lieu très travaillé, une certaine idée du luxe, mais l’effet est plus de l’ordre de l’accumulation grossière.
Il y a vraiment de quoi mener une réflexion fructueuse à s’imposer une économie de moyens dans la démarche de projet. Il ne s’agit pas de faire des espaces bon marché, pauvres intellectuellement et spatialement, mais plutôt de faire l’effort de se retenir.
« Less is more » Mies Van der Rohe, architecte allemand (1886-1969).
Conclusion
Cette journée de conférence à l’ordre du jour généraliste a tout de même permis de revoir, exposées par des intervenants aux avis divergents, les préoccupations actuelles de l’urbanisme et du paysage en milieu urbain. Les négociations avec les commanditaires et la participation des habitants, et le renouvellement urbain sont des termes et des attitudes à la mode, positivement. Il serait souhaitable que l’économie de moyens le devienne aussi, pour continuer à réaliser des espaces fonctionnels et de qualité.

